Contre la vision de Jovenel Moïse autour du rôle de l'État dans l'éducation
C’est avec beaucoup de tristesse que j’ai lu sur la page twitter du président de la république une déclaration inquiétante datée du 31 aout 2018 et faite dans un contexte marqué par des difficultés incommensurables pour les parents des couches défavorisées qui ne savent pas à quel saint se vouer pour pouvoir envoyer leurs enfants à l’école. Le Président a affirmé dans un tweet ce qui suit : “Edikasyon nan tout nivo se zafè tout moun ! Se pa zafè leta sèlman ; se zafè sosyete sivil, sektè prive, sektè relijye, tout moun alawonnbadè dwe met men pou tout timoun ale lekòl, pou edikasyon pi bon, pi adapte ak bezwen sosyete a”. Cette déclaration du président est totalement contraire à la constitution du pays qui stipule en ses articles 32.1 et 32.2 :
L’éducation est une charge de l’État et des collectivités territoriales. Ils doivent mettre l’école gratuitement à la portée de tous, veiller au niveau de formation des enseignants des secteurs public et non public (Article 32-1).
La première charge de l’État et des collectivités territoriales est la scolarisation massive, seule capable de permettre le développement du pays (Article 32-2).
L’éducation joue un rôle de premier plan dans le développement d’un pays. Les fondateurs de l’État haïtien n’ont malheureusement pas cru nécessaire de suivre les conseils salutaires de Léger-Félicité Sonthonax qui faisait de l’instruction le fondement de la liberté. Le fameux commissaire écrit en 1796 :
« Il ne suffit pas de conquérir la liberté, citoyens, il faut encore savoir la conserver dans toute son intégrité pour la transmettre à votre postérité la plus reculée. Croyez, citoyens, que ce ne sera que par l’instruction que vous atteindrez ce but. N’oubliez jamais que la révolution française est le fruit des lumières, et que vos frères du continent n’ont enfin brisé le joug que le despotisme a si longtemps appesanti sur eux que lorsque l’instruction, généralement répandue, a mis chaque citoyen à portée de connaître ses droits… Citoyens, voulez-vous conserver votre liberté, sachez lire afin d’être instruits à propos des entreprises sourdes et cachées d’hommes qui oseraient encore attenter à votre liberté. Voulez-vous vous mettre à portée de déjouer surement tous les projets formés contre votre liberté, sachez écrire afin de vous communiquer rapidement tous les moyens que vous croiriez nécessaires pour arrêter les entreprises criminelles de vos ennemis. Voulez-vous enfin n’être point trompés par des vampires qui voudraient encore se nourrir de votre sang et de vos sueurs, sachez compter et calculer, afin qu’ils ne puissent jamais vous tromper sur les produits que doivent donner votre activité et votre industrie ».
La nécessité de s’instruire pour pouvoir vivre en hommes et femmes libres, conscients de leurs droits et devoirs, demeure parfaitement valable dans les sociétés actuelles. Les constituants de 1987 avaient raison de faire de l’État et des collectivités territoriales les deux seuls responsables de l’instruction publique en Haïti, en les obligeant à « mettre l’école gratuitement à la portée de tous ». Le principe de la gratuité de l’école et celui de l’obligation d’être scolarisé jusqu’à un certain âge ont marqué toute notre histoire ; on les retrouve à travers la quasi-totalité de nos constitutions, cela, depuis 1816 (voir article 16 de la Constitution de 1816). La constitution de 1987 n’a donc apporté, sur cet aspect de l’éducation, aucune innovation ; elle a seulement rappelé un principe qui ne devrait faire l’objet d’aucun débat. L’histoire de notre pays ayant évolué vers une économie basée sur le commerce de produits importés, et non sur la production, l’école et la science sont devenues, aux yeux de nos élites rétrogrades, un investissement inutile. Car pour acheter et revendre, savoir compter semble largement suffisant. Cette mentalité de l’élite économique haïtienne semble une résultante de la mentalité coloniale, clairement exprimée, en 1771, par les administrateurs coloniaux de Saint-Domingue, Nolivos et Montarcher dans une correspondance au ministre de la Marine. Ces derniers affirment que la principale cause de l’inexistence d’école dans la colonie réside dans le fait que les « créoles » ne sont intéressés qu’au commerce et à la culture des denrées pour faire fortune.
L’accès à l’école ne doit pas être un luxe. En déclarant que l’éducation est l’affaire de tout le monde, c’est-à-dire, l’affaire de personne, le président n’est-il pas en train de piétiner la constitution du pays ? N’est-il pas dans une logique de négation de ses responsabilités ? N’est-il pas en train de tuer l’espoir de voir s’établir un jour, en Haïti, un système éducatif équitable, rationnel, inclusif, humain, un système dans lequel le commerce lucratif n’a plus sa place ?
Haïti doit divorcer des formules creuses et trompeuses, comme : « tout le monde », « met tèt ansanm », « nou tout responsab », etc. Les citoyens ont choisi des hommes et des femmes pour conduire les destinées de la République. L’échec constaté dans les différents domaines de notre constitution sociale n’est pas imputable à « Monsieur Tout le monde », mais à ceux-là qui ont accepté de hautes fonctions politiques sans avoir la dimension, l’étoffe et les ressources morales et intellectuelles nécessaires pour donner des résultats à la hauteur des attentes légitimes des citoyens. Loin de moi la pensée de manquer du respect aux dirigeants de mon pays. J’ai seulement traduit, à ma manière, les frustrations de ces parents ruinés par l’éducation de leurs enfants, à cause de la démission de l’État, démission que le président confirme bien par ses propos. Rien ne peut mieux illustrer cette démission de l’État que le désespoir de cette mère de famille qui, cette semaine, a dû solliciter d’une de mes connaissances un escompte (ponya) de 30000 gourdes pour pouvoir envoyer ses enfants à l’école. Cela, en dépit des déclamations tonitruantes de différents responsables du Ministère de l’éducation nationale relativement au soi-disant programme de subvention en faveur des parents. Je dis quand même « chapeau » à cette mère de famille, pour son attachement à l’école et sa conviction que cette dernière constitue la voie unique du progrès.
Le ministre de l’éducation nationale, Monsieur Cadet, aurait déclaré dans la presse, cette semaine, que, Haïti étant un pays capitaliste, l’État n’a pas à s’immiscer dans les affaires internes des écoles privées. Quelle absurdité ? Quel cynisme ? Quelle horreur ? Les pays les plus développés de la planète sont tous des pays capitalistes, pourtant l’école y est gratuite. Dans l’Union Européenne, par exemple, près de 80% des enfants sont scolarisés dans les écoles publiques et la majorité des écoles privées sont des écoles privées subventionnées, c’est-à-dire, financées à plus de 50% par l’État, ce qui permet de réduire considérablement la part des parents dans les frais scolaires. Haïti est le pays le moins avancé du continent américain, mais les écoles privées constituent plus de 90% de son parc scolaire. Le problème chronique d’accès à l’école constitue un facteur clé du sous-développement de notre pays. Si la déclaration du ministre de l’éducation peut être considérée par certains comme une déclaration maladroite, il n’en demeure pas moins qu’elle résonne comme une provocation des masses populaires dont la seule planche de salut est l’éducation. Elle traduit également le degré ultime du mépris avec lequel les dirigeants haïtiens traitent la population.
La déclaration du président et celle du ministre de l’éducation nationale, si elle est avérée, sont en parfaite cohérence et traduisent l’adoption par l’administration actuelle d’un modèle éducatif vraiment singulier, dont l’un des objectifs fondamentaux semble être la perpétuation d’un système ahurissant et inacceptable, dans lequel la part des écoles publiques ne dépasse pas 10%. La vision du président de l’école ne montre-t-elle pas que les pauvres parents devraient réprimer longtemps encore leur frustration par rapport aux injustices de toutes sortes que les écoles privées leur font subir (arbitraire des frais scolaires, négation du choix religieux des élèves dans certaines écoles, imposition de manière fantaisiste de certains manuels et matériels scolaires, etc.)
Dans la quasi-totalité des pays du monde l’éducation est gratuite, et, dans certains d’entre eux, la Finlande par exemple, non seulement l’école est gratuite, on paie les enfants pour aller à l’école ? Notre système éducatif n’a, à mon avis, rien à voir avec l’éducation, puisqu’il transforme en marchandise le savoir, élément indispensable à toute humanité, seul capable d’élever l’individu à la dimension de son être. La solution au problème haïtien passera par l’école gratuite, non par les subventions sporadiques qui ne font que légitimer la privatisation et la marchandisation de l’école. La gratuité de l’école favorisera la démocratisation du savoir, seule capable de donner à l’homme – pour emprunter le langage des économistes – une valeur d’échange comparable à celle des citoyens des pays dits avancés. Sans cette démocratisation du savoir qui passe nécessairement par la gratuité de l’école, notre pays ne produira que des citoyens à faible valeur d’échange, c’est-à-dire, des ouvriers non qualifiés. On ne saurait penser développement sans penser développement de l’homme dont l’éducation constitue l’unique moyen.
La gratuité de l’école, comme cela se pratique dans tous les pays pourvus d’une élite éclairée, doit être une priorité chez nous. C’est le seul moyen d’avoir une école républicaine, égalitaire, unitaire, capable de faire disparaître les préjugés ridicules entre les enfants d’une même patrie, préjugés qui plongent leurs racines dans notre passé colonial. Seul l’État a la capacité et le droit de créer cette école unificatrice, qui n’a rien à voir avec la recherche indécente d’un gain sordide.
En déclarant que l’éducation est l’affaire de tout le monde, le président est en train de justifier un état de fait où chacun fait ce que bon lui semble. Cette approche de l’éducation explique pourquoi chaque école peut établir son horaire de travail, se transformer sans aucune gêne en boutiques scolaires (avec des « édupreneurs »), obliger les parents à acheter à des prix excessifs des matériels scolaires (manuels, uniformes, cahiers d’exercice, écussons, etc.) sans que le Ministère de l’éducation nationale ne pipe mot, avoir des pratiques comptables inhumaines où l’on parle de règlements de frais scolaires à des enfants de moins de dix ans, réduits à se planquer sous les tables pour n’être pas renvoyés chez eux parce que leurs parents sont dans l’incapacité de payer. Chez nous, on peut même trimbaler son établissement scolaire dans son sac.
N’est-il pas temps d’arrêter cette plaisanterie ? L’éducation est trop précieuse pour être laissée entre les mains de Monsieur Tout le monde. L’éducation, contrairement à ce que croie le président, c’est l’affaire de l’État. C’est l’État qui doit définir les programmes de formation, déterminer le profil des enseignants, résoudre le problème d’accès à l’école, en construisant le nombre de salles de classe nécessaires à l’accueil de tous les enfants de la République, résoudre le problème de la qualité de l’école en investissant massivement dans la formation des enseignants et la création d’établissements scolaires répondant aux normes régissant la matière, etc. Le système actuel basé sur la recherche du profit, et dans lequel la qualité de l’école est fonction de la qualité de la clientèle, est un crime contre les citoyens.
Dr Jean Fritzner Etienne
Septembre 2018