La violence en Haïti, un instrument de contrôle politique
Par Dr Jean Fritzner ETIENNE
Face à l’aggravation de la situation sécuritaire en Haïti, il est urgent de faire connaître au monde la réalité de ce qui se joue dans le pays, mais aussi d’identifier les acteurs et les mécanismes à l’origine du désastre humanitaire auquel nous assistons aujourd’hui. Comprendre et mettre en lumière la question de la violence en Haïti suppose de revenir sur les quatre dernières décennies de luttes menées par les Haïtiens pour faire advenir dans le pays un État de droit démocratique.
Il faut rappeler tout d’abord que les quarante dernières années sont marquées, en Haïti, par l’instrumentalisation politique des forces de sécurité et de défense, mobilisées de manière constante contre le peuple, dans le contexte de l’extension à l’échelle mondiale du néolibéralisme. La violence dans laquelle sombre Haïti, de puis les 10 dernières années, doit être mise en parallèle avec deux facteurs qui semblent déterminants : les luttes historiques des couches populaires pour l’amélioration de leurs conditions d’existence et la mise en application dans le pays des politiques néolibérales, à partir des années 1980, et plus particulièrement, après la chute de la dictature duvaliériste, en 1986. L’application des politiques néolibérales, qui se traduit, grosso modo, par le désengagement de l’État dans les investissements sociaux (éducation, logement, santé, protection sociale, etc.), la liquidation des entreprises publiques, la suppression des barrières douanières et la destruction de la production nationale, a provoqué la détérioration des conditions d’existence des couches populaires, qui résistent avec acharnement contre ces politiques dévastatrices et réclament la mise en place d’un État de droit démocratique. Les résistances populaires trouvent un écho dans la constitution de 1987 qui reconnaît le principe de la souveraineté populaire, en faisant de l’universalité des citoyens la détentrice du pouvoir suprême et la source première de toute légitimité politique. Ce principe démocratique, à savoir le principe de la souveraineté populaire, est incompatible avec la nature coloniale du pouvoir en Haïti et la mise en application des politiques néolibérales, qui exigent des régimes soumis aux puissances impérialistes et capitalistes, comme celui d’Alix Didier Fils-Aimé.
La nature des rapports de pouvoir entre les pays du Nord et ceux du Sud, fondés sur des relations de domination et de hiérarchisation, tend à reproduire et à entretenir une dynamique structurelle de violence en Haïti. En effet, pour contenir – ou étouffer – les revendications historiques des Haïtiens, ainsi que celles nées de la mise en application des politiques néolibérales, les puissances impérialistes et la bourgeoisie marchande haïtienne maintiennent une dynamique de violence et de répression, en s’appuyant sur une classe politique corrompue, qui assoit sa légitimité sur la force de ses maîtres étrangers, et non sur le peuple qu’elle écrase. Cependant, l’ampleur et la récurrence des mobilisations populaires au cours des quinze dernières années témoignent des limites structurelles de cette stratégie de contrôle (contrôle des mobilisations populaires par la violence). Les déficiences de la violence d’État conduisent les classes dominantes à recourir à une forme socialisée de violence privée, exercée par des groupes armés qui opèrent en toute impunité et dont les pratiques atteignent des niveaux difficilement concevables : blocage des principaux axes routiers reliant la capitale au reste du pays, occupation de plusieurs grandes villes, exécutions sommaires et publiques, séquestrations, entre autres. Limitant considérablement les déplacements quotidiens, la violence privée des groupes armés, favorise un contrôle particulièrement efficace des contestations populaires, en rendant extrêmement compliquées, et même quasiment impossibles, les formes diverses d’organisation de la résistance : rassemblements, réunions, sit-in, grèves, etc. C’est dans cette logique qu’il convient d’appréhender le manque d’intérêt du pouvoir pour le rétablissement de la tranquillité et de la paix publiques, dont les conditions pourraient créer un climat favorable à l’expression des revendications sociales et économiques, enfouies, depuis les cinq dernières années, sous la cendre de l’insécurité ambiante et de la violence généralisée.
La violence en Haïti n’a rien à voir avec une question de sécurité publique, il s’agit d’une stratégie politique qui vise à contenir les mobilisations populaires et à étouffer les justes revendications des pauvres et des laissés-pour-compte. Les différents gouvernements qui ont succédé au président Jovenel Moïse, assassiné en juillet 2021, ayant été imposés par les puissances étrangères (les États-Unis en particulier), ces gouvernements n’ayant aucune légitimité (légale ou populaire), ne défendant que les intérêts étrangers, laissant les masses populaires crever dans la misère et la pauvreté, se fichant royalement de leurs souffrances, seraient inéluctablement exposés, sans ce blocage organisé du pays, à une insurrection populaire (à l’exemple du Sri Lanka ou du Népal). Le blocage des principales voies de communication, ainsi que de l’aéroport international de Port-au-Prince, doit être appréhendé comme une situation conjoncturelle et transitoire, destinée à offrir aux classes dominantes et aux forces impérialistes le temps nécessaire pour reprendre le contrôle de la rue et réactiver les mécanismes traditionnels de domination et d’exploitation. Parmi ces mécanismes figurent notamment les élections frauduleuses, la violence d’État, la répression policière, la corruption, le népotisme et, plus largement, l’ensemble des pratiques qui permettent aux classes dominantes de préserver leur pouvoir et leurs privilèges.
Paris, le 4 septembre 2026
Dr Jean Fritzner Etienne
Président du FRESH